Pierre Vidal-Naquet

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Pierre-Vidal Naquet, un briseur de silences

par Olivier Doubre
Politis - 31 août 2006

Pierre Vidal-Naquet est décédé le 28 juillet à Nice. Grand historien - de l’Antiquité autant que des drames du XXe siècle - et militant inlassable, il venait de signer un appel contre l’intervention israélienne au Liban. Une perte immense.


En octobre 1980, alors que l’ignominie des thèses négationnistes de Robert Faurisson défrayait la chronique, Pierre Vidal-Naquet hésita d’abord sur l’attitude à tenir. Invité par Paul Thibaud, le directeur d’Esprit, à participer à un numéro spécial sur cette question, le spécialiste de la Grèce antique se demandait seulement s’il devait répondre aux révisionnistes. Fidèle à ses choix, c’est en historien qu’il décida de raisonner : « Il est vrai qu’il est absolument impossible de débattre avec Faurisson. Ce débat, qu’il ne cesse de réclamer, est exclu parce que son mode d’argumentation - ce que j’ai appelé son utilisation de la preuve non ontologique - rend la discussion inutile. [...] Alors, répondre comment ? [...] En procédant comme on fait avec un sophiste, c’est-à-dire avec un homme qui ressemble à celui qui dit le vrai, et dont il faut démonter pièce à pièce les arguments pour en démasquer le faux-semblant. En tentant d’élever le débat, de montrer que l’imposture révisionniste n’est pas la seule qui orne la culture contemporaine, et qu’il faut comprendre non seulement le comment du mensonge, mais aussi le pourquoi. » Cet extrait de son texte Un Eichmann de papier [1], au-delà de cette attaque magistrale contre ce qu’il appelait la « secte révisionniste », résume bien la fougue militante doublée de rigueur scientifique, de l’historien passionné qu’il était.

Pierre Vidal-Naquet est né à Paris en 1930 dans une famille juive laïque, profondément attachée à la France, qui est pour elle la patrie de Voltaire et de Rousseau. Son père fut d’abord un avocat dreyfusard qui, très tôt, s’engage dans la Résistance. Mais la barbarie d’Auschwitz marque à tout jamais l’adolescent qui, caché juste à temps, échappe de peu à l’arrestation dont sont victimes ses parents le 15 mai 1944. Ses parents sont déportés et ne reviennent pas. « La brisure et l’attente » (qui sera le titre du premier tome de ses mémoires, paru en 1995) sont les deux sentiments qui ne quittent pas le jeune homme, devenu étudiant au lycée Henri-IV, pendant toute la première partie de sa vie. N’ayant même pas pu « leur dire au revoir », il survit longtemps dans l’illusion de leur retour et commence dès cette époque à « réfléchir sur la tragédie »...

Quelques mois avant sa déportation, son père lui fait lire un texte de Chateaubriand qui résonne étrangement aux oreilles du jeune homme dans Paris occupé et détermine sans doute sa vocation à se consacrer à l’histoire : « Lorsque, dans le silence de l’abjection, l’on n’entend plus retentir que la chaîne de l’esclave et la voix du délateur ; lorsque tout tremble devant le tyran, et qu’il est aussi dangereux d’encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l’historien paraît, chargé de la vengeance des peuples. » Il se passionne très tôt pour la Grèce ancienne : son métier d’historien est aussi une façon de penser le monde, de la plus lointaine des civilisations jusqu’aux événements de son époque. Or, son premier livre, qu’il publie à 28 ans, ne concerne en rien les guerres du Péloponèse ni la philosophie platonicienne : en pleine guerre d’Algérie, L’Affaire Audin, préfacé par le mathématicien Laurent Schwartz, paraît en 1958 aux éditions de Minuit, qui viennent de publier La Question d’Henri Alleg, avec la mention « fondées en 1942 dans la clandestinité » en quatrième de couverture.

En démontant les mensonges de l’armée sur la fausse « évasion » du jeune mathématicien Maurice Audin, mort sous la torture à quelques mètres d’Henri Alleg, Pierre Vidal-Naquet accomplit un travail (magistral) d’historien, simplement à la recherche de la vérité.

C’est à cette époque qu’il rencontre Jean-Pierre Vernant, philosophe et lui aussi historien de la Grèce ancienne (après avoir dirigé la Résistance à Toulouse pendant toute la guerre), qu’il considère comme un « grand frère ». Ils publieront ensemble plusieurs ouvrages sur les mythes et la tragédie chez les Grecs, qui font toujours autorité. Mais les centres d’intérêt de Pierre Vidal-Naquet ne cessent de faire des allers-retours entre Antiquité — il s’intéresse ensuite à l’histoire des Juifs en Judée — et les problèmes de son temps. Militant contre les guerres d’Algérie puis du Vietnam, son indépendance d’esprit le porte à s’engager pour la paix au Proche-Orient. Juif, il n’est pas tendre pour ceux qui, comme Annie Kriegel tentant de nier les massacres de Sabra et Chatila, « jouent les Faurisson » au nom d’une défense inconditionnelle de la politique colonialiste israélienne. Fils de victimes du génocide des Juifs d’Europe, il dénonce avec force la constante utilisation par l’État hébreu de la Shoah, qui « sert à tout, à se justifier en permanence, à légitimer le moindre incident de frontière comme un renouvellement du massacre ». Mais il est aussi implacable avec les négationnistes qui s’agitent au cours des années 1980. À chaque fois, c’est toujours en historien qu’il répond aux mensonges de toutes sortes et refuse, comme il l’écrivait dans Les Assassins de la mémoire, de perdre l’espoir de voir « dans ce monde qui est le nôtre, pousse[r] tout de même parfois quelques fleurs de vérités, dont j’essaie, du mieux que je peux, d’être un jardinier parmi tant d’autres »...

Comme l’a déclaré Jean-Pierre Vernant, la disparition de Pierre Vidal-Naquet, l’un des plus grands intellectuels français de notre temps, « fait surgir un vide immense »...

Notes

[1] In Les Assassins de la mémoire, La Découverte/Poche, 2005.

Parmi les très nombreux ouvrages de Pierre Vidal-Naquet, on peut lire : Mythe et Tragédie en Grèce ancienne (avec Jean-Pierre Vernant, 2 tomes, La Découverte, 2001), La Torture dans la République (Minuit, 1998), Les Juifs, la Mémoire et le Présent (3 tomes, La Découverte, 1995) et ses magnifiques Mémoires (2 tomes, Le Seuil/La Découverte, 1995-1998)...

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