Pierre Vidal-Naquet

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Mes affaires Dreyfus

par Pierre Vidal-Naquet, 24 janvier 2006

Communication de Pierre Vidal-Naquet le 24 janvier 2006 à la Sorbonne (amphithéâtre Louis Liard), au colloque international « L’Affaire Dreyfus, la naissance du XXe siècle » organisé du 23 au 25 janvier 2006 sous la direction de Vincent Duclert (EHESS-CRH) et de Perrine Simon-Nahum (CNRS-CRH) par l’École des hautes études en sciences sociales et le Centre de recherches historiques (groupe Ahmoc) avec l’École nationale des chartes, l’École normale supérieure, l’Université de Columbia (Programs in Paris) et le Musée d’art et d’histoire du Judaïsme.


Après Michèle Perrot, qui a résumé son enfance catholique dans le volume édité par Pierre Nora sur les ego-histoires des historiens, après Jean Baubérot, qui est bien placé pour faire entendre une voix protestante, une « petite musique huguenote [1] », peut-être même protestataire, c’est donc à moi, qui suis issu d’une famille juive, que les organisateurs de ce colloque ont demandé de conclure cette journée.
Je suis sensible à cet honneur, et il est vrai que je viens d’une famille dreyfusarde – je n’ai donc aucun mérite à avoir pris l’Affaire dans le bon sens, qui est celui de Léon Blum ou de Joseph Reinach. Il y eut, certes, des Juifs antidreyfusards comme Arthur Meyer ; il y eut même un frère de Bernard Lazare, le colonel Bernard, qui n’atteignit jamais le grade de général parce qu’il ne s’engagea pas dans l’Affaire. Parmi les dreyfusards historiques, je n’ai guère connu que Léon Blum, et ses Souvenirs sur l’Affaire (1935) ont été un des livres qui m’ont formé. J’ai aussi habité dans le même appartement qu’un dreyfusard de base – il s’appelait Henri Lévy –, et il m’a raconté comment il avait contribué à donner à Henri Rochefort le surnom de « marquis de Vascagat » : un groupe de jeunes Marseillais avait envoyé au directeur de L’Intransigeant une lettre pseudo-admirative signée « Marquis de Vascagat » – c’est-à-dire « Va chier ! », et le reste pouvait se traduire du provençal par « sur les pierres plates à Endoume ». Le surnom lui est resté quelque temps…
Cela dit, ma famille avait été très ardemment dreyfusarde, et le petit-fils de Dreyfus, Jean-Louis Lévy, m’a fait un immense plaisir en m’offrant des lettres adressées par mon grand-père et mon grand-oncle à Mme Dreyfus. Il y avait chez nous toute une bibliothèque dreyfusarde et mon oncle, né en 1900, était prénommé Georges comme Picquart, Émile comme Zola et Alfred comme Dreyfus.
J’ai rencontré tout à la fin de sa vie Maurice Schumann dans un colloque sur la guerre d’Algérie, au Sénat. Il m’a parlé de mon grand-oncle, l’économiste Emmanuel Vidal, en me disant qu’il était fort réactionnaire. Je lui objectai qu’il était resté jusqu’en 1930 membre de la Ligue des droits de l’homme, et il précisa aussitôt : « Oui, mais ça, c’est l’affaire Dreyfus. » Et il est vrai par exemple que personne dans ma famille n’a été anticolonialiste jusqu’à ma propre génération.
Comment ai-je connu l’Affaire ? Une nuit de 1942 ou, plus probablement, de 1943, mon père me l’a racontée de façon assez détaillée. Ce qui me parut bouleversant n’est pas l’erreur judiciaire initiale, mais le verdict du procès de Rennes le 9 septembre 1899. On savait depuis la fin de 1897 qui était le véritable traître, et on recondamnait Dreyfus avec d’ahurissantes « circonstances atténuantes ». Ainsi débuta ma passion et il y a là quelque chose de surréaliste, car il se passait tout de même, en ce qui concerne les Juifs, y compris en France, bien autre chose que des erreurs judiciaires. Les convois vers Auschwitz avaient débuté au printemps de 1942. Un de mes oncles avait été arrêté en voulant franchir les Pyrénées, et plus tard, en mai 1944, ce fut le tour de mes parents.
Il n’empêche, le pli était pris, et je serais dreyfusard au même titre que je serais historien.
Comme vous le savez, je n’ai pas choisi l’histoire contemporaine comme terrain de chasse, malgré de multiples tentatives dans cette direction, mais l’histoire grecque ancienne, ce qui me valut un an après l’agrégation (1955) d’enseigner au lycée d’Orléans où je ne passionnai guère les élèves que lorsque je fis un cours sur l’Affaire en leur montrant le numéro de L’Aurore (« J’accuse ») que j’avais trouvé dans les archives familiales. (Je n’en ai plus aujourd’hui qu’une reproduction.) J’avais déjà fait une telle leçon au lycée Jacques-Decour, pendant mon stage d’agrégation.

Travailler sur la période de l’Affaire me sera donné à deux reprises. En 1972, à la demande de Roger Errera, je préfaçai le livre de Michael Marrus sur Les Juifs de France à l’époque de l’Affaire Dreyfus [2] – ce n’était pas ma toute première préface, et il y en a eu beaucoup d’autres depuis… Dans celle-ci je contestais sur un point le livre de M. Marrus, qui se terminait par un chapitre sur la « révolution sioniste ». Or s’il est vrai que Theodor Herzl a conçu le sionisme moderne sous le choc de l’Affaire, il est non moins vrai que le sionisme a peu concerné les Français juifs. Cette préface me valut les foudres d’Annie Kriegel, qui affirma que j’avais à la fois raison et tort, ce qui est un paradoxe ou une aventure de la dialectique…
Dix ans plus tard, à la demande de François Maspero, j’écrivis une longue préface au livre autobiographique de Dreyfus, Cinq années de ma vie. Cela me permit de faire une petite découverte dans les archives de Waldeck-Rousseau, conservées à l’Institut, découverte qui précisait certains points déjà abordés par Pierre Sorlin dans sa thèse sur Waldeck [3]. Président du Conseil en juin 1899, alors qu’allait s’ouvrir le procès de Rennes, Waldeck, sans intervenir directement dans l’Affaire, espérait un acquittement. Le représentant du parquet militaire, le commandant Carrière, était à ce point stupide que cet espoir n’était pas en soi déraisonnable. Mais c’était oublier que Rennes était en pays chouan, et que les juges aussi, dans leur majorité, étaient idiots. Ils condamnèrent et, après une attente de onze jours, Émile Loubet, sur la suggestion de Waldeck-Rousseau et de Joseph Reinach, fit grâce.
Ce sont les circonstances de cette grâce que je contribuai à éclairer, dépouillant la correspondance du général Galliffet avec Waldeck-Rousseau, découvrant aussi un document qui attestait d’une certaine perfidie de la part de Waldeck-Rousseau. Le décret de grâce préparé par Galliffet et Waldeck-Rousseau ne graciait pas Alfred Dreyfus de la peine qui lui avait été infligée par le Conseil de guerre, mais « du reste de la peine ». Cela validait en quelque sorte les années de l’île du Diable et le séjour à la prison militaire de Rennes. Jean-Louis Lévy, petit-fils de Dreyfus, qui m’avait aidé, comprit immédiatement comment Waldeck-Rousseau avait « piégé » Dreyfus. C’est ce dernier qui, en acceptant la grâce telle qu’elle lui avait été présentée, mit un terme à l’Affaire. Clemenceau aussi le comprit et en voulut beaucoup à Dreyfus et à ses conseillers. La division du camp dreyfusard qui éclata en 1901 était en germe dans ce débat sur la grâce. Le mot de Clemenceau – « Si j’étais le frère, j’accepterais » – resta comme un souvenir un peu douloureux dans la famille ! J’en ai parlé avec Jean-Louis Lévy et avec France Beck, fille de Mathieu Dreyfus. Le faux prétexte juridique qui fut donné au retrait du pourvoi en révision de Dreyfus ne joua en fait aucun rôle dans le mécanisme de la grâce. Waldeck-Rousseau a obligé Dreyfus à mettre un terme à l’Affaire. Le moins qu’on puisse dire est que celui-ci n’a pas eu le choix. Cette démonstration a été ensuite intégrée par Jean-Denis Bredin dans son livre devenu classique sur l’Affaire [4], qu’il eut la gentillesse de m’adresser.
Telle fut ma seule contribution à l’historiographie de l’Affaire, avec l’exhumation d’un texte inédit de Joseph Reinach sur l’histoire de la grâce (on le trouvera intégré dans la réédition de Reinach préparée par Hervé Duchêne, et qui va paraître le mois prochain dans la collection « Bouquins » [5]. Les volumes de Reinach étaient dans la bibliothèque familiale ; François Moses en fit relier une série. Cependant, mon dreyfusisme ne se limita pas à ces quelques pages, quelques virgules si vous voulez, dans l’énorme bibliographie de l’Affaire. Je vais donner quelques exemples.

Je militai contre la guerre d’Algérie avec, à l’arrière-plan, le souvenir de la célèbre Affaire. Cette militance commença dès 1955, mais c’est en 1957 qu’éclata une affaire qui, pour beaucoup d’entre nous, évoqua l’Affaire dans le contexte très particulier d’une guerre coloniale, je veux parler de l’affaire Audin. Comme le sait bien Vincent Duclert, mon premier livre, L’Affaire Audin, parut en mai 1958 avec au dos une citation de Jaurès extraite des Preuves, un des chefs-d’œuvre, comme le disait Léon Blum, de la littérature dreyfusarde [6].
Audin était un mathématicien, assistant à la Faculté des sciences d’Alger, arrêté par les parachutistes le 11 juin 1957 et prétendument évadé le 21 juin 1957 de la jeep qui le transportait. La référence à l’affaire Dreyfus fut immédiate chez ceux qui fondèrent le Comité Audin, Louis Gernet, qui en présida la première conférence de presse – il était accompagné de Jean-Pierre Vernant –, Michel Crouzet, Luc Montagnier et d’autres, dont je fus. Mon premier livre, paru aux Éditions de Minuit en mai 1958, portait sur sa quatrième de couverture la citation de Jaurès que j’évoquais à l’instant : « Oui, quelle est l’institution qui reste debout ? Il n’en est plus qu’une : c’est la France elle-même. » C’est dire si j’étais patriote.
Bien des années plus tard, dans une étude publiée dans Vingtième siècle, revue d’histoire, je proposai une tripartition des combattants contre la guerre d’Algérie dans les milieux intellectuels : les dreyfusards, les bolcheviks et les tiers-mondistes [7]. Je n’ai jamais pensé, contrairement à ce que beaucoup ont cru, à me présenter comme un dreyfusard pur. En chacun de nous il y avait un mélange des trois, mais il est vrai que pour beaucoup d’entre nous qui combattions la torture, il y allait, comme le disait Péguy, du salut de la France.
Et, bien entendu, Audin n’était pas Dreyfus, nous le savions parfaitement, mais il était un exemple que nous pouvions lancer de l’arbitraire absurde qui régnait à Alger. De cela, nous tous, Michel Crouzet, Laurent Schwartz, Luc Montagnier, Jacques Panijel et tant d’autres, nous étions conscients. Daniel Mayer, élu président de la Ligue des droits de l’homme peu avant le 13 mai, en était lui aussi conscient. Cela ne l’empêcha pas de dire et de crier : « Dreyfus s’appelle aujourd’hui Audin, Alleg ou Djamila Bouhired ! » Madeleine Rebérioux, qui commençait à travailler sur Jaurès, et dont je salue aujourd’hui la mémoire, rejoignit elle aussi nos rangs. Le Comité Audin devint plus qu’un comité pour l’explication de la disparition d’un homme, il devint un centre de lutte contre toutes les formes de torture. Après Albert Châtelet, Laurent Schwartz en fut le président, et Henri Marrou et Jean Dresch, l’un catholique, l’autre communiste, les vice-présidents. Dans son article du 5 avril 1956 dans Le Monde, dénonçant la torture, Marrou n’avait-il pas rappelé que la France était le pays de l’Affaire Dreyfus et qu’aujourd’hui « la patrie [était] en danger » ?
Je ne suis pas bien sûr que nous ayons agi sur l’événement. André Figueras, un des rares antidreyfusards actifs qui publiait encore des textes sur la culpabilité de Dreyfus, nous a copieusement insultés dans La Nation française. Je tiens cela pour un honneur.

D’autres exemples sont sans doute moins heureux. Quand je reçus en 1983 le livre de Jean-Denis Bredin, L’Affaire, je lui écrivis à peu près immédiatement qu’il était bien de venger l’honneur du capitaine, mais qu’il y avait à Marseille, aux Baumettes, un jeune homme condamné pour une série de viols. L’histoire, que je raconte à la fin du tome II de mes Mémoires, peut se résumer ainsi : pendant l’été de 1983, j’appris d’un de mes neveux qu’un de ses camarades, Luc Tangorre, étudiant en gymnastique, avait été condamné à quinze ans de réclusion criminelle pour une série de viols dans les quartiers sud de Marseille. Il protestait avec la dernière énergie de son innocence, paraissait avoir des alibis sérieux. Jean-Denis Bredin et mon propre frère, avocat à Marseille, prirent son affaire en main. Une jeune femme, chercheuse au CNRS, avait pris la tête du Comité de soutien. L’homme impressionnait. Mon frère alla le voir en prison et me dit : « Ou bien il est innocent, ou bien il faut l’engager tout de suite à la Comédie française. » Je me battis sur tous les terrains, allai voir Robert Badinter puis François Mitterrand. Une grâce partielle lui fut accordée en 1988 et il sortit de prison. Hélas, on apprit que, le 29 mai 1988, un jeune homme qui lui ressemblait comme un frère avait violé deux étudiantes américaines. Mon frère fit son devoir d’avocat jusqu’au bout, mais le dossier de l’accusation était cette fois solide, et il aurait fallu d’immenses complicités pour le supposer truqué, et je ne pus m’en convaincre.
J’avouai mon erreur après la condamnation, et Le Monde publia mes regrets dans son numéro du 15 février 1992. Je sais très bien que, depuis, ma parole a perdu singulièrement de poids. François Hartog, ici présent, se souvient certainement qu’il m’avait mis en garde dès les premiers jours contre la comparaison que j’avais faite entre l’affaire Tangorre et l’affaire Dreyfus, identifiant par exemple l’expert psychiatre qui avait enfoncé Luc Tangorre dans la première affaire à l’ineffable Bertillon, l’expert en graphologie de l’accusation contre Dreyfus. François Mitterrand lui-même avait été hésitant : « Je comprends, me dit-il, qu’on soit accusé à tort d’un viol, mais de dix viols ? Comment est-ce possible ? » J’avais dans mon camp sa secrétaire, Paulette Decraene, et son épouse Danielle. Ce n’est pas un souvenir dont je sois particulièrement fier aujourd’hui.

Mais il est une troisième affaire où la comparaison avec l’affaire Dreyfus, encore que dans un sens tout différent, me paraît justifiée. C’est l’affaire Faurisson. Cet ancien camarade de khâgne, que j’avais toujours détesté, soutenait que les chambres à gaz hitlériennes n’avaient jamais existé. Il avait toujours des soutiens à l’ultra-gauche, notamment en la personne de Serge Thion, chercheur au CNRS et spécialiste du Viêt-nam et du Cambodge. Ses soutiens avaient édité une affiche sous le titre Qui est le Juif ? et conclu que le Juif était aujourd’hui Robert Faurisson, persécuté comme l’avait été Dreyfus. J’avais de bonnes raisons de savoir, et depuis bien longtemps, que Faurisson était un pervers antisémite. Je pris en main, après Nadine Fresco, cette affaire et écrabouillai de mon mieux les théories de Faurisson, Thion, Butz et consorts, dans un long article d’Esprit en septembre 1980, « Un Eichmann de papier », qui fut repris ensuite dans un livre, Les Assassins de la mémoire [8].
Où se trouvait la comparaison avec l’affaire Dreyfus ? Assurément Faurisson n’était pas Dreyfus, comme voulaient le faire croire ses amis. Il n’était pas non plus Esterhazy, le véritable espion au service des Allemands. Mais, dans sa démarche intellectuelle, dans celle de Thion et de ses amis, quelque chose en moi « fit tilt ». Dans la littérature antidreyfusarde, il existe, à côté des pamphlets enflammés de Barrès ou des éructations folles de Drumont, voire du premier livre de Georges Bernanos, La Grande peur des bien-pensants, avec son exaltation des démonstrations démentes de Bertillon, un livre qui a éduqué une génération d’hommes et de femmes d’Action française, c’est le Précis de l’affaire Dreyfus signé Henri Dutrait-Crozon, pseudonyme de deux officiers d’Action française, les colonels Frédéric Delebecque et Georges Larpent. (Delebecque a fait souche d’une lignée d’Action française, dont l’un enseigna le grec à la Faculté des lettres d’Aix ; j’ai eu un camarade issu de cette lignée en khâgne à Henri-IV.) Le premier travail de ces deux « savants » a été publié en 1905 : Joseph Reinach historien. Révision de l’histoire de l’affaire Dreyfus, avec une préface de Charles Maurras – vous savez que Maurras s’écria lorsqu’il s’entendit condamner en 1945 : « C’est la revanche de Dreyfus. » Certains de ses disciples s’étaient cependant engagés dans la Résistance.
On peut dire de l’Action française qu’elle est littéralement née d’un mensonge, la culpabilité de Dreyfus, et de l’exaltation d’un faux, le faux Henry. Après leur livre de 1905, les Dutrait-Crozon publieront donc en 1909 leur Précis de l’affaire Dreyfus, qui fut réédité en 1924, édition dite définitive, puis en 1938. J’ai longtemps possédé un exemplaire de cette dernière édition qui, comme me l’a fait remarquer François Hartog, se présente comme un Lehrbuch allemand, avec la table des matières au début. Il a été mis à jour après la publication des Carnets de Schwartzkoppen (l’attaché militaire allemand à Paris), parus après sa mort et relatant les visites qu’il reçut d’Esterhazy (tout cela est aujourd’hui archiconnu, grâce notamment aux travaux de Marcel Thomas).
Nos hommes d’Action française écrivaient : « Mais que vaut ce témoignage, c’est ce que bien peu de gens se sont donné la peine de rechercher. » Et naturellement, à leurs yeux, ce témoignage ne vaut rien. Grâce aux enfants de Madeleine Rebérioux, je possède maintenant l’édition de 1924, dite définitive. On y lit par exemple ceci, page 47, à propos de l’état d’esprit de la défense de Dreyfus après la dégradation : « On cherchait déjà un agent pour trouver quelqu’un à substituer au condamné. » Si on se reporte à la référence, on verra que Dreyfus et les siens demandaient en réalité que l’on cherche le vrai coupable. Esterhazy sera défini par les Dutrait-Crozon comme l’homme de paille des Juifs ayant imité l’écriture de Dreyfus… Tout cela a quelque chose de vertigineux et qui continue à me frapper de stupeur.
J’éprouve le même sentiment en lisant le livre d’Arthur Butz, The Hoax of the XXth Century, (L’escroquerie du XXe siècle), c’est-à-dire les chambres à gaz hitlériennes. Livre qui, comme le Dutrait-Crozon, se vend présentement comme livre d’histoire, avec tout l’appareil nécessaire. Il n’y manque qu’une chose, une petite chose que je me permets d’appeler la vérité, humble fille qui sort toute nue du puits. Il faut bien reconnaître que ces falsifications ont fait des progrès par rapport au R. P. Loriquet qui, au temps de la Restauration, écrivait dans un manuel que la France avait été quelque temps commandée par le marquis de Buonaparte, général en chef des Armées du Roy…
Il arrive que le positivisme ait du bon, mais l’imitation du positivisme telle que la pratiquèrent et Dutrait-Crozon et Butz a de quoi nous plonger dans un abîme de perplexité…

Notes

[1] André ENCREVE, « La petite musique huguenote », in Pierre BIRNBAUM (dir.), La France de l’Affaire Dreyfus, Gallimard, Paris, 1994.

[2] Michael R. MARRUS, Les Juifs de France à l’époque de l’Affaire Dreyfus, Calmann-Lévy, Paris, 1972 (nouvelle édition : Complexe, Bruxelles, 1985).

[3] Pierre SORLIN, Waldeck-Rousseau, Armand Colin, Paris, 1966.

[4] Jean-Denis BREDIN, L’Affaire, Julliard, Paris, 1983 (nouvelle édition : Fayard, Paris, 1993).

[5] Joseph REINACH, Histoire de l’affaire Dreyfus, 2 vol., Robert Laffont, coll. « Bouquins », Paris, 2006.)

[6] Jean JAURES, Les Preuves, Paris, 1898 (et La Découverte, Paris, 1993).

[7] Pierre VIDAL-NAQUET, « Une fidélité têtue : la résistance française à la guerre d’Algérie », Vingtième siècle, n° 10, avril-juin 1986, pp. 3-18.

[8] Pierre VIDAL-NAQUET, Les Assassins de la mémoire, La Découverte, Paris, 1987 (nouvelle édition : La Découverte, Paris, 2005).

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