Pierre Vidal-Naquet

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Pierre Vidal-Naquet, un descendant des Juifs du pape

par Claude Mossé


C’est au XIIIe siècle que le Comtat venaissin devint une enclave pontificale au sein du royaume de France, à laquelle s’ajouta peu après la ville d’Avignon, qui fut durant quelques décennies le siège de la papauté. Jusqu’à la Révolution, ces États pontificaux furent le seul territoire français où les Juifs non seulement furent tolérés, mais en outre jouirent d’un statut légal. En effet, depuis l’édit de Philippe le Bel de 1309, réaffirmé en 1398, les Juifs avaient été définitivement chassés du royaume. Ils se maintinrent en Provence jusqu’au rattachement de cette province en 1481, mais lorsqu’ils en furent chassés, les États du pape servirent de refuge à certains d’entre eux, comme peut-être aux Juifs chassés d’Espagne (bien que la plupart d’entre ces derniers aient pris le chemin de l’Orient).
Mais pour l’essentiel, les « Juifs du pape » formaient une communauté homogène, établie de longue date dans la région, qui vécut pendant cinq siècles sous l’autorité pontificale – en l’occurrence, sauf pendant la période où Avignon servit de siège à la papauté, sous l’autorité du vice-légat qui en était le représentant en Avignon et du recteur, gouverneur du Comtat qui résidait à Carpentras. Pour autant qu’on puisse en juger, ces Juifs du pape disposaient à l’origine d’une certaine liberté de mouvement dans les limites des possessions pontificales, certains même y auraient possédé des terres, en particulier des vignobles et auraient pu exercer librement toutes sortes de métiers.
Mais à partir du XVIe siècle et avec le mouvement de la Contre-Réforme, les choses changèrent. Les Juifs d’Avignon et du Comtat furent d’abord astreints à résider exclusivement dans une rue, une « carrière », qu’ils devaient impérativement rejoindre la nuit. Puis, au XVIIe siècle, ils durent se rassembler au sein de quatre « carrières », celles d’Avignon, de Carpentras, de Cavaillon et de l’Isle-sur-Sorgue, abandonnant les petits bourgs dont ils conservèrent le nom et qui devinrent bientôt le patronyme de certains d’entre eux (Honteux ou Monteil, Bedarride, Valabrègue…).
En même temps, se mettait en place dans chacune des quatre carrières une organisation destinée à la fois à gérer ses affaires internes et à représenter la communauté auprès des autorités pontificales et ecclésiastiques. On possède ainsi une documentation qui permet de suivre la vie de ces carrières durant les deux siècles qui précédèrent la Révolution, le rattachement des États pontifi-caux à la France et l’émancipation des Juifs du royaume.
Le tableau qu’on peut dresser de la vie des Juifs du pape est souvent contradictoire. D’une part, les autorités pontificales et les évêques locaux multiplient à leur égard les brimades, destinées à bien marquer leur infériorité : port pour les hommes du chapeau jaune, fermeture des carrières pendant la nuit – ces carrières dont les habitants s’entassaient dans des immeubles qui à Carpentras atteignaient six à sept étages, faute de pouvoir s’étendre au sol. Mais, d’autre part, ils étaient protégés contre des actes de violence de la part des populations locales. Et, surtout à partir du XVIIIe siècle, ils purent, du moins les plus riches d’entre eux, bénéficier de tolérance pour se déplacer du Comtat ou d’Avignon.
Le terme « riche » n’est pas ici employé au hasard. Certains, en effet, en se spécialisant dans le commerce des draps et des chevaux, peut-être aussi en prêtant à des membres de l’aristocratie locale, avaient acquis des fortunes confortables, comme l’attestent les dots consenties à leurs filles : modestes sur les documents du XVIIe siècle (300 à 400 livres), elles atteignent au XVIIIe siècle plusieurs milliers de livres. Enfin, en dépit de la réglementation qui interdisait tout contact avec les chrétiens, il est évident que ces contacts existaient entre gens qui parlaient la même langue et revêtaient les mêmes habits (voir le portrait de Jonathan Vidal-Naquet).
II n’est pas surprenant que, dès l’émancipation, les Juifs les plus à l’aise aient quitté les carrières pour s’établir d’abord en Provence et dans le Languedoc, puis à Lyon et Paris. Ils allaient surtout s’orienter vers les carrières intellectuelles. Comme le remarque René Moulinas dans son livre sur les Juifs du pape [1], il n’y eut pas de Péreire parmi eux, mais des écrivains, des musiciens, des avocats, des professeurs, des hommes politiques (Adolphe Crémieux, Alfred Naquet). Certains demeurèrent fidèles à leur religion. La plupart, cependant, sans renier leurs origines, furent des défenseurs de la laïcité. Et ceux d’entre eux qui choisirent l’action politique furent à la fois des hommes de gauche et d’ardents républicains. Pierre était bien le descendant des Juifs du pape.

Notes

[1] René MOULINAS, Les Juifs du pape. Avignon et le Comtat venaissin, Albin Michel, Paris, 1992.

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