Pierre Vidal-Naquet

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Pierre Vidal-Naquet, la transmission d’une passion : l’histoire

par Pauline Schmitt Pantel


Pierre Vidal-Naquet n’est pas un homme de cabinet. Comme il l’a souvent rappelé lui-même, il a besoin d’un public pour mettre à l’épreuve ses recherches. Dans les amphithéâtres de Caen, de Lille, de Lyon et de Jussieu et dans les séminaires de l’EHESS, il a fait partager ses découvertes, testé ses analyses, entraîné ses auditeurs dans les digressions parfois surprenantes où le menait son érudition, dérangé les certitudes, enseigné la fonction critique, bref éduqué à l’histoire plusieurs générations.
Quelques jalons : 1956-1961, Caen (mais « suspendu » d’octobre 1960 à juin 1961) ; 1961-1962, Lille ; 1962-1964, CNRS ; 1964-1966, Lyon ; 1966-1997, EHESS ; à partir de 1970, Paris 7-Jussieu.
Pierre Vidal-Naquet a lui-même décrit son public étudiant. À Caen par exemple : « La variété normande de l’espèce étudiante n’était pas antipathique, un peu trop placide à mon goût » (Mémoires, t. 2, p. 39). Mais aussi : « La première génération de mes étudiants ne comportait quand même pas que des veaux à l’engrais, comme j’étais parfois tenté, injustement, de le dire » (p. 48). Parmi eux Alain Corbin. « Et il y avait même parmi eux quelques ecclésiastiques. Du premier, que je voulais coller à la licence, Van Effenterre me dit : “Si vous le collez, il deviendra évêque.” Je mis à vrai dire un malin plaisir à opposer à ce médiocre les qualités très réelles d’une religieuse qui travaillait avec acharnement et succès. »
Et il a rappelé la diversité de ses enseignements. Un cours d’agrégation sur le IVe siècle dès la première année à Caen – une chance : c’était le siècle sur lequel était censé porter sa thèse (sur l’historiographie au IVe, avec André Aymard) –, le trop fameux « hors programme » qui vous rend spécialiste pour une heure (et pour une heure seulement) de Bouddha ou d’Akhenaton, et même l’épigraphie latine qui l’obligea à dévorer le Cagnat ! Un cours sur les royaumes hellénistiques à Lyon et l’État juif des Hasmonéens, un État-temple, devenu un royaume grec (Mémoires, t. 2, p. 178) lui fit rencontrer pour la première fois l’œuvre de Flavius Josèphe. À Paris-7 Jussieu, il fit pendant des années le cours de DEUG d’introduction générale à l’histoire grecque.
Je vais faire un rapide « arrêt sur image » sur la courte période lyonnaise, dont Pierre Vidal-Naquet dit dans ses Mémoires : « Mes propres cours furent, je pense, bien accueillis si j’en crois la chanson que les étudiants chantèrent en mon honneur à la fin d’une des deux années que je passais à Lyon et les lettres que je reçus en 1966 » (t. 2, p. 178). Je faisais partie de ces étudiants préparant un certificat d’histoire ancienne en 1965-1966 à la faculté des lettres de Lyon. Mais je n’étais pas présente à la « revue du groupe des étudiants d’histoire » qui composa la chanson l’année d’avant.
Pierre avait trois enseignements : un cours général d’histoire grecque, suivi de travaux pratiques ; un cours plus spécialisé qui traitait de la question au concours d’agrégation sur le monde hellénistique – tous les étudiants du certificat suivaient ces deux cours ; et un cours de version grecque et commentaire que nous étions une dizaine à suivre. Du cours d’histoire hellénistique je n’ai guère de souvenirs, sinon celui d’avoir rédigé un très long devoir sur le « rôle de la mer à l’époque hellénistique », sujet qui tomba au concours. En revanche, je me souviens très bien du cours général, qui portait sur la cité grecque à l’époque classique et qui testait sur un public totalement ignorant les hypothèses de Clisthène l’Athénien, qui venait juste de paraître.
C’était dur parfois, quand on connaissant à peine le système des institutions mises en place par la réforme clisthénienne : il fallait s’interroger sur l’avant et sur l’après, sur ce qui avait préparé cette réforme en plongeant dans un monde archaïque inconnu, ou sur sa postérité en étudiant la construction de la cité idéale chez Platon. Notre ignorance était vertement stigmatisée – je ne me souviens pas que l’amphi ait été traité de « veaux à l’engrais », mais nous étions bien souvent traités d’« ânes ». Le premier étonnement passé, nous avons pour beaucoup été fascinés par cette manière d’enseigner l’histoire, qui tout en étant très rigoureuse dans sa forme (les trois parties manquaient rarement au cours), avait le don de nous faire comprendre qu’il ne fallait jamais s’arrêter sur une certitude, que le travail de l’historien, dès notre modeste niveau d’étudiant débutant, était d’exercer constamment son esprit critique, d’être, comme nous le disait souvent Pierre Vidal-Naquet, un « empêcheur de tourner en rond ».
Dans un entretien (11 octobre 1989), Antoine Spire a dit de Pierre Vidal-Naquet qu’il était Flavius Josèphe (ce dont Pierre s’est immédiatement défendu !). Pour nous, à Lyon en 1965, il était Clisthène, ou du moins ce Clisthène idéalisé qu’il venait de fabriquer avec Pierre Lévêque.
L’autre moment, très différent, était celui de la version grecque. Un moment très traumatisant. Nous avions tous des notes lamentables à nos premières versions, et nos commentaires étaient loin du compte. Mais au moment de la correction, nous apprenions un autre volet de notre métier d’historien : le travail sur le document, de la traduction précise du terme à l’interprétation qui, de proche en proche, ouvrait sur des pans entiers de connaissance du monde des cités. Que ce soit à propos du traité entre Athènes et Chalcis, d’un extrait du Panathénaïque d’Isocrate sur la puissance terrienne et maritime d’Athènes, de la paix de 404 vue par Xénophon dans les Hélléniques, ou de l’éloge des cavaliers par eux-même chez Aristophane…
Un troisième moment n’était pas lié à un enseignement de Pierre Vidal-Naquet, mais à un séminaire d’épigraphie grecque que faisait à la faculté des lettres de Lyon Jean Pouilloux et auquel nous avions le droit d’assister (en bout de table, en tentant de se faire oublier) aux côtés des « chercheurs et professeurs chevronnés », dont Pierre. C’est là que nous avons assisté aux premières controverses érudites, appris que l’on pouvait n’être « absolument pas d’accord » sur l’interprétation à donner à une phrase de décret, mais en même temps que le travail en commun sur un document portait ses fruits et qu’il était possible de bâtir une communauté intellectuelle, qu’elle soit à l’époque à Lyon celle du Centre Jean-Courby ou plus tard à Paris celle du Centre Louis-Gernet.
Nous avions le sentiment, je crois, d’avoir bien de la chance. Aussi quand « notre professeur » nous a annoncé à la fin de l’année qu’il partait pour Paris et l’EPHE VIe section, la stupeur nous a saisis. Et après une semaine d’hésitation, nous sommes allés en délégation lui faire des remontrances, qu’il a accueillies mi-fâché, mi-souriant. Bien sûr, nous ne savions pas que l’École était un « rêve caressé depuis longtemps » (Mémoires, t. 2, p. 205) et qu’elle allait être pour lui un « lieu de bonheur » (p. 206). Nous raisonnions très égoïstement comme des étudiants devenus orphelins, et nous jugions ce départ comme un abandon.
Ce fut donc ensuite l’École, avec comme principe de réalité et pour toujours garder le contact avec les très jeunes, l’enseignement à l’université Paris-7, nouvellement créée après 1968. Les thèmes de ses séminaires à l’EHESS sont connus et directement accessibles grâce à la brochure annuelle de l’École, et chacun sait que sous l’intitulé « Sociologie de la Grèce ancienne », Pierre Vidal-Naquet aborda tous les thèmes, sans exception, de ses recherches.
« Il n’est pratiquement aucune de mes publications qui ne soit passée par le banc d’essai du séminaire, c’est-à-dire qui n’ait pas été soumise au feu d’une critique compétente », écrit-il dans ses Mémoires (t. 2, p. 208). Ce séminaire se tenait en bien des lieux différents, dont nous nous souvenons tous (il suffit de fermer les yeux) : la Sorbonne, la rue de Varenne, la rue des Feuillantines, la rue de Tournon, la rue de la Tour, Jussieu. Des salles sur cour, sur rue ou sur jardin, peu importait, le décor intérieur était longtemps le même : une grande table qui soudait la communauté des auditeurs et Pierre, parfois assis, souvent debout tournant autour, en nous livrant le contenu de feuillets couverts d’une écriture serrée, généralement bleue, où chaque idée était étayée par une dizaine de références textuelles et bibliographiques, ce qui rendait la progression du raisonnement lente et démonstrative à la fois.
Le tableau dans un coin de la pièce se couvrait vite de noms, de termes grecs, voire de quelques schémas, du temps des lectures structuralistes, dont l’aspect explicatif laissait parfois à désirer. L’essentiel n’était pas là, mais dans une parole qui vous prenait à témoin, vous bousculait souvent dans vos certitudes, rendait impératif, voire vital, de comprendre tel passage du Philoctète de Sophocle ou du Timée de Platon. Une parole d’autorité sans nul doute, mais pas autoritaire pour autant. Et selon un processus normal lié à notre propre paideia, nous restions d’abord totalement muets, puis posions quelques questions, pour enfin parfois (mais tard dans le cursus honorum !) être questionnés à notre tour !
Un lieu bien sûr où, année après année, nous nous sommes tout d’abord côtoyés venant de Paris, de province, de l’étranger, puis connus, comme en même temps aux séminaires de Claude Mossé et de Jean-Pierre Vernant, où nous avons appris à travailler ensemble et où nous sommes devenus amis. La transmission d’une passion ne se raconte pas, elle se vit. Nous avons été nombreuses et nombreux à vivre cette expérience grâce à Pierre, et je lui dis au nom de nous tous, merci.

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